En marge des fictions ou du reportage d'actualité[1], on voit apparaître après la Grande Guerre de petits films à caractère ethnologique, précurseurs de la future école documentaire belge, plutôt destinés aux spécialistes qu'au grand public. En effet, grâce au cinéma, on peut désormais enregistrer les traces des arts et traditions populaires, et les méticuleux collectionneurs de documents et d'objets, tel Joseph-Maurice Remouchamps, trouvent là un allié de choix. André Simon tourne ainsi des scènes telles que Le Tressage de la paille dans la vallée du Geer, Exploitation d'une carrière ou La Décapitation de l'oie.
La démarche que certains entreprennent en Wallonie est aussi celle du marquis Robert de Wavrin qui explore inlassablement le continent sud-américain, d'où, à la manière d'un Robert Flaherty, il rapporte une série de témoignages sur des cultures aujourd'hui disparues. Le plus connu de ses courts métrages est Au c½ur de l'Amérique du Sud (1924). Quant à Ernest Genval, c'est au Congo belge, où il avait déjà séjourné, qu'il part tourner une série de petits films pour le compte d'entreprises coloniales. Son long documentaire Le Congo qui s'éveille (1927) serait ainsi « un hymne aux réalisations civilisatrices, technico-industrielles et médicales de la Belgique dans la colonie ».[2]
De leur côté les scientifiques, et notamment les médecins, dans la lignée du physiologiste Étienne-Jules Marey, entrevoient d'autres applications du cinéma. Antoine Castille filme nombre de cas pathologiques et, grâce à lui, le neuropsychiatre Ovide Decroly, formé à l'Université de Gand, met la pellicule au service de ses études sur la psychologie génétique : le pédagogue peut ainsi observer le comportement des enfants au fil des ans. Ces films datent de 1923 ou de 1932 avec le professeur Léon Laruelle (1876-1960) (par exemple Hémorragie cérébrale ou Procédés de sensibilisation du système nerveux ou Encéphalo-myélite subaiguë).[2]
Par ailleurs, Castille se lance dans une vaste entreprise d'ethnologie intérieure en filmant les fêtes de Belgique. Aussi, il enregistre les gestes du travail traditionnel. Ses films sont des documents anthropologiques sur une époque révolue.
À la fin des années 1920, juste avant l'avènement du parlant, deux cinéastes belges d'envergure se font connaître : Charles Dekeukeleire pour ses films d'avant-garde et Henri Storck pour ses essais documentaires sur Ostende.
Dekeukeleire se passionne très tôt pour le cinéma et ses maîtres ont pour noms Germaine Dulac, Jean Epstein, Marcel L'Herbier, Louis Delluc, mais aussi Dziga Vertov. Très construit, son court métrage Combat de boxe (1927), réalisé dans des conditions très précaires mais avec de vrais boxeurs, utilise avec virtuosité toutes les ressources de ce nouveau langage. Cinéphile averti, il puise aussi son inspiration du côté des plasticiens tels que Man Ray, Fernand Léger ou Marcel Duchamp. Il poursuit ses recherches formelles avec Impatience et Histoire de détective (1929), puis tourne nombre de documentaires jusque dans les années 1950.
Misère au Borinage de Joris Ivens et Henri Storck
Si le nom de Dekeukeleire semble moins familier aujourd'hui, en revanche celui d'Henri Storck reste associé durablement à l'école documentaire belge, un peu à la manière d'un John Grierson dans le cas du mouvement britannique. L'un de ses premiers courts métrages, Images d'Ostende (1929-1930), en hommage à sa ville natale, peut être perçu comme « un choc poétique et cinétique, sans fiction ni son, qui dégage le cinéma de son obligation narrative pour le rendre au monde des sensations que lui seul peut porter ». Mais ce sont surtout Misère au Borinage (1933), film muet, compassionnel et engagé, tourné avec Joris Ivens, puis la fresque Symphonie paysanne (Boerensymfonie) tournée de 1942 à 1944 qui caractérisent ce regard si particulier sur le monde. Un regard généreux, mais peut-être pas toujours totalement innocent, si l'on en croit quelques témoignages et des preuves écrites sur les positions de Storck durant l'Occupation. Ce point reste sans doute sujet à polémique, alors que le talent du cinéaste semble rarement contesté.
À cette école documentaire qui marque toute l'histoire du cinéma belge, on peut associer d'autres noms, par exemple ceux d'André Cauvin et de Gérard De Boe. Tous deux tournent de nombreux films au Congo, plus sensibles et plus nuancés que les premiers courts métrages coloniaux, et quelques-uns de leurs titres ont fait date, tels L'Équateur aux cent visages (1948) de Cauvin et Étonnante Afrique ou Katanga pays du cuivre que De Boe tourna en 1956.
Parallèlement, deux cinéastes d'un seul film réalisent des ½uvres d'avant-garde, souvent rattachées au surréalisme[3]. En 1929, le comte Henri d'Ursel, né à Bruxelles, tourne à Paris, un peu à la manière de Louis Feuillade, La Perle, d'après le scénario du poète Georges Hugnet, une histoire à multiples rebondissements non dépourvue d'érotisme.
Un peu plus tard, Ernst Moerman, poète et ami d'Éluard, également fasciné par les films à épisodes de Feuillade, propose une vision onirique et subversive du redoutable héros de Pierre Souvestre et Marcel Allain, avec Monsieur Fantômas, un moyen métrage muet dont la première a lieu au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles le 12 octobre 1937, alors qu'on y projette également Un chien andalou.
Dans l'intervalle pourtant le son a fait son apparition et ses techniques évoluent rapidement. Le premier long métrage belge utilisant le son optique, Le Plus Joli Rêve (1931), est l'½uvre du Bruxellois Gaston Schoukens, déjà connu pour Monsieur mon chauffeur en 1926 et qui sera pendant près de trente ans la figure de proue du cinéma populaire. De fait il aborde un peu tous les genres, le documentaire (Le Football belge, 1922), le film d'art (Nos peintres, 1926), le mélodrame (Tu ne sauras jamais, 1927), le drame patriotique (Les Croix de l'Yser, 1938) ou les comédies débridées, telles En avant la musique (1935) ou Bossemans et Coppenolle (1938).
Quant au Flamand Jan Vanderheyden, sa notoriété repose principalement sur son premier film, le mélodrame qu'il réalise, assisté par son acteur Willem Benoy, Filasse (De Witte, 1934), l'adaptation d'un roman picaresque d'Ernest Claes, une histoire que l'on peut rapprocher de celle de Poil de carotte.
Notons que la Cinémathèque royale de Belgique est fondée pendant cette période faste, en 1938, notamment grâce à Henri Storck, et que le Festival du film expérimental de Knokke-le-Zoute est créé en 1949.
Notes
1 ↑ Sauf indications contraires, Le Cinéma belge, op. cit., constitue la source principale de cette partie.
2 ↑ Fiche de Léon Laruelle sur IMDb
3 ↑ Article d'Olivier Smolders, « Cinéma et surréalisme en Belgique »